dimanche 7 janvier 2018

L’église de la Sainte-Trinité à la Trinité-de-Thouberville :L’apport de l’Archéologie du bâti

L’église de la Sainte Trinité à la Trinité-de-Thouberville est un édifice cultuel paroissial situé légèrement  à l’écart de cette petite commune de la partie orientale du Roumois. Ce bâtiment religieux mérite une attention toute particulière pour sa qualité architecturale et pour ses différentes phases de construction. En effet, certaines parties de cette église remontent certainement à l’aube de l’An Mil.

Pourtant, elle n’a pas jusqu’alors retenue l’attention des historiens de l’Art et des archéologues du bâti. D’ailleurs, elle était mentionnée comme étant une construction du XIIe siècle notamment dans le dossier de protection au titre des Monument Historique (arrêté préfectoral du 8 avril 1971).

La seule étude menée sur ce bâtiment a été réalisée par Marie Caron, architecte du Patrimoine à l’initiative de la municipalité de la Trinité-de-Thouberville qui avait été contrainte de fermer cette église en 2007 alors que cet édifice menaçait de s’effondrer. Par la suite, ce bâtiment a bénéficié entre 2011 et 2014 d’une restauration de bonne qualité qui permet encore de bien voir les différentes phases de construction et de remaniements.






1- Origines historiques.

Ce secteur de la Normandie tire son nom de la cité Rouennaise et il est parfois cité sous le terme de Pays de Rouen. Ainsi, selon l’Encyclopédie Méthodique parue en 1788, le Roumois est mentionné au Moyen-Age sous le terme Rothomagensis ager (terres de Rouen). On retrouve parfois le Roumois sous la forme : pagus Rothomagensis (Pays de Rouen). Cette partie de l’actuelle Normandie semble avoir été fortement occupée à l’époque romaine et au Haut-Moyen-Âge. Différentes découvertes et recherches archéologiques anciennes et récentes attestent de différentes occupations à ces périodes. Néanmoins, celles-ci ont laissé peu de traces dans la toponymie.

En effet, beaucoup de noms de lieux sont liés aux implantations anglo-scandinaves qui interviennent entre la fin du IXe et le début du Xe siècle. Ainsi, beaucoup de toponymes ont comme suffixe –tot (Valletot, Routot, Bouquetot, Brestot, Valletot,…). Le mot tot en vieux norrois signifie emplacement ou ferme ou encore maison.

Il semble certain que, suite aux incursions vikings du IXe siècle, des contingents non négligeables de colons scandinaves se sont installés dans la région de Rouen, le Roumois, le Pays de Caux, le Bessin et le Cotentin. C’est effectivement dans ces secteurs de Normandie que l’on retrouve le plus de toponymes d’origine scandinave.

La première mention de Thouberville date du milieu du XIe siècle sous la forme Tuberti villa (Marie Fauroux, Recueil des actes des Ducs de Normandie, Société des Antiquaires de Normandie, Caen 1961, texte n° 197, p. 263). Dans ce texte, on ne différencie pas Saint-Ouen-Thouberville de la Trinité-de-Thouberville. Ce toponyme de Tuberti Villa associe l’anthroponyme Thorbert ou Thurbert d’origine anglo-scandinave au suffixe villa qui signifie domaine (Beaurepaire F., Les noms des communes et anciennes paroisses de l’Eure, Picard, Paris, 1981, p 184).

La première mention de la Trinité-de-Thouberville date de 1175 sous la forme Sancta Trinitas de Tubervilla (Beaurepaire F., Les noms des communes et anciennes paroisses de l’Eure, Picard, Paris, 1981, p 201). Dans ce texte de la fin du XIIe siècle, Nicolas de La Londe donne le patronage de l’église au prieuré Saint-Lô de Bourg-Achard (Le Prévost A., Mémoires et notes pour servir à l’Histoire du Département de l’Eure, Evreux 1862, Tome III, p. 306-307). Cet événement a été important dans l’histoire de l’édifice. C’est peut-être à l’occasion de cette donation que l’église de la Sainte-Trinité fut agrandie.

Carte du Roumois de 1716 (Guillaume Delisle, 1675-1726, Bibliothèque Nationale de France).

L’église de la Sainte-Trinité à la Trinité-de-Thouberville est située sur une légère éminence et  à l’écart du Village dont l’habitat est dispersé. Cette position en hauteur et à l’extérieur de la zone habitée peut faire penser à une implantation de cimetière du Haut-Moyen-Age. Aucune découverte archéologique ne confirme cependant cette hypothèse.

Une autre théorie sur les origines de cette église a été avancée, c’est celle de l’installation d’une chapelle seigneuriale située à côté d’un château médiéval. La présence de cette résidence seigneuriale est mentionnée par Auguste Le Prévost (Le Prévost A., Mémoires et notes pour servir à l’Histoire du Département de l’Eure, Evreux 1862, Tome III, p. 306-307). Mais là encore, aucune source historique ou aucune découverte archéologique ne vient corroborer cette autre hypothèse.

2- Description et interprétation architecturales.

Jusqu’alors l’église de la Sainte-Trinité était considérée comme une construction du XIIe siècle remaniée aux XVe et XVIe siècles. La réalité est beaucoup plus complexe et on remarque beaucoup plus de phases de construction et de remaniements. Ainsi, après une étude d’archéologie du bâti, on peut mettre en évidence cinq périodes principales : XIe, XIIe, XVIe, XVIIe-XVIIIe siècles et XIXe siècles. On distingue pour le XVIe siècle deux phases.

2-1 La nef.

- Le mur nord.

Partie occidentale du mur nord de la nef.

On remarque sur la façade nord de la nef, deux principales phases de constructions vraisemblablement romanes.

La partie occidentale de la nef est construite en silex disposés en épi (opus spicatum). Le chaînage d’angle nord-ouest est en pierres de taille calcaires. Cette première construction est percée par deux petites baies en arc de plein contre à linteau monolithe non décoré. Ces fenêtres très étroites sont encadrées de deux piédroits constitués de deux blocs calcaires chacun. Ces baies ne comportent aucune pierre en appui à leur base. Cette partie du mur nord de la nef n’est raidi par aucun contrefort. Toutes ces caractéristiques architecturales s’apparentent aux édifices préromans ou romans précoces dont la construction remonte à la charnière des Xe et XIe siècle. Les maçonneries de cette partie de la nef de l’église de la Trinité-Thouberville sont très ressemblantes à celles des parties les plus anciennes de l’église de Pierre-Ronde (commune du Mesnil-en-Ouche) et de Calleville qui ont été datées par radiocarbone entre la seconde moitié du Xe siècle et le premier quart du XIe siècle (Nicolas Wasylyszyn, "Aux origines de l'architecture romane (950-1050)", Les Eglises de l'Eure à l'épreuve du temps, sous la direction de France Poulain, Avrilly, Les étoiles du Patrimoine, 2015, p.21-25).

Cette première nef semble avoir été rehaussée au XIIe siècle. L’appareillage du mur est en silex grossièrement appareillé. Il est également surmonté d’une corniche reposant sur des modillons romans du XIIe siècle. Par ailleurs, l’angle Nord-Ouest semble a été rehaussé à cette même époque par un chaînage composé de deux pierres tous les deux rangs alors que la partie inférieure n’est constituée que d’un seul bloc par niveau.
C’est également au XIIe siècle que la nef a été prolongée vers l’Est à partir du contrefort plat qui délimite les phases XIe et XIIe siècle de cette façade. Les maçonneries de ce prolongement du XIIe siècle de la nef sont construites en silex grossièrement appareillés. Aucune ouverture d’origine n’a été conservée de cette seconde phase. En effet, celle-ci a été repercée au XVIe siècle par une grande fenêtre rectangulaire. Une autre petite ouverture du XVIe siècle a été percée en hauteur sur la partie ouest du mur nord de la nef.

On remarque également sur toute cette façade les vestiges d’une ancienne litre funéraire du XVIIe ou du XVIIIe siècle.

Partie orientale du mur nord de la nef.
- Le mur sud.

La partie la plus ancienne a été beaucoup plus remaniée. Seules subsistent de la première phase de la nef les maçonneries de silex disposées en opus spicatum.

Cette façade a été surélevée par quelques rangs de silex grossièrement appareillés surmontés de deux rangées de pierre de taille calcaire de moyen appareil et d’une corniche reposant sur des modillons sculptés du XIIe siècle.

Le mur sud de la nef a été repercé au XVIe siècle de deux fenêtres rectangulaires surmontées d’un arc en accolade.

Dans sa partie occidentale, cette façade est percée d’un portail renaissance qui se trouve abrité sous un porche en bois du XVIe siècle.

Façade sud de la nef.

2-2 Le chœur.

Le chœur a été édifié lors de l’agrandissement de l’église survenu au XIIe siècle. Il se termine par une abside semi-circulaire.

- le mur nord.

 Façade Nord du chœur.

Comme les parties de la nef construites au XIIe siècle, le mur nord du chœur est édifié en silex appareillé en assises irrégulières. Il est percé de deux baies en plein cintre surmonté d’un linteau monolithe. Les piédroits ainsi que le linteau ont une arête intérieure chanfreinée.  Ces fenêtres ont une pierre d’appui à leur base. Ce type d’ouverture est assez fréquent dans les édifices ruraux construits dans le courant du XIIe siècle. Elles sont une évolution des petites baies du premier âge roman comme celles du mur nord de la nef de l’église de la Trinité-de-Thouberville.  

Ce mur nord du chœur a été remanié au XVIe siècle. On observe en effet une surépaisseur du mur sous les baies. Cela correspond à des reprises du parement en sous-œuvre pour une consolidation des maçonneries.

- Le mur sud.

Façade sud du chœur.

Le mur sud du chœur est essentiellement construit en pierres de taille calcaires de moyen appareil hormis la partie basse en silex appareillés irrégulièrement. Ce mur a subi de forts remaniements au XIXe siècle avec des reprises de parements en brique.

Ce mur est percé de deux fenêtres : une baie romane à linteau monolithe à l’Ouest et une fenêtre large rectangulaire surmontée d’un arc en accolade à l’Est. Ces deux ouvertures encadrent une porte romane très décorée surmontée de plusieurs arcatures sculptées. Le style de ce portail fait penser à la porte occidentale sculptée de l’église Saint-Blaise à Valletot située à l’Ouest du Roumois. Cette ouverture date vraisemblablement de la seconde moitié du XIIe siècle. Cette porte a été réaménagée au XVIe siècle ou à l’époque moderne. En effet, elle a été reprise par la retaille de la pierre monolithe de linteau pour former un arc surbaissé.

Le mur sud du chœur est surmonté d’une corniche reposant sur des modillons sculptés.

Deux cadrans solaires ont été gravés sur les contreforts, certainement vers le XVIIe ou le XVIIIe siècle.

Mur nord du chœur : portail sculpté roman tardif.

Baie romane.

- L’abside.

Mur chevet de l’abside.

L’abside est construite majoritairement en petits silex grossièrement appareillés. On remarque par endroit l’emploi de moellons calcaires notamment sur la partie haute. Elle est raidie par trois contreforts plats construits avec des blocs calcaires.

Le mur nord et le chevet sont percés de trois baies romanes surmontées chacune d’un linteau monolithe percé d’un arc de plein cintre. Les piédroits ainsi que le linteau ont une arête intérieure chanfreinée. Ces fenêtres ont une pierre d’appui à leur base. Elles sont de construction comparable à celles du mur nord du chœur mais de dimension légèrement plus petite. Le mur sud a été repercé au XVIe siècle d’une fenêtre en arc légèrement brisé plus large.

Cette abside est couronnée d’une corniche reposant sur des modillons romans sculptés.

Baies romanes de l’abside





2-3 Les modillons sculptés.

Presque l’ensemble des murs de cette église est surmonté d’une corniche supportée par des modillons sculptés romans. Ce dispositif architectural a uniquement disparu au somment de la partie orientale de la façade nord de la nef et sur le mur septentrional du chœur. Cette disparition de la corniche a dû intervenir au XVIe siècle lors de la reconstruction de la charpente.

Au nord de la nef, les modillons sont simplement décorés d’un motif cylindrique.

Modillons au sommet de l’abside.

En revanche, au sud et sur l’abside, les modillons sont plus richement décorés de personnages ou d’animaux monstrueux ou imaginaires. A noter la présence de quelques figures obscènes. Ce type d’éléments sculptés se retrouve beaucoup dans l’architecture du XIIe siècle aux années 1160-1170. Ils tendent par la suite à être remplacés par des arcatures aveugles (frise beauvaisine).

Modillons au sommet de l’abside.


Modillons de la façade sud du chœur.



Modillons de la façade sud de la nef.


3- l’intérieur.

3-1 Charpente et couvrement.

La charpente de l’église a été entièrement refaite au XVIe siècle. C’est une structure de chêne à chevrons formant ferme destinée à recevoir une voûte lambrissée assez typique des charpentes construites à partir du XVe siècle et très répandues au XVIe siècle. La période qui succède la guerre de cent ans voit un essor dans la construction religieuse et la restauration des églises.

L’abside quant à elle devait être à l’origine couverte d’une voûte en cul de four. Trois culots engagés dans la maçonnerie du chevet ainsi que deux piliers et leurs colonnes surmontés de chapiteaux sculptés contre les murs nord et sud sont encore visibles. Ils étaient destinés à recevoir les arcs doubleaux qui soutenaient cette voûte aujourd’hui disparue. Ces éléments sculptés datent de la première moitié du XIIe siècle.


Eléments encore subsistant de l’ancienne voûte en cul de four de l’abside.

3-2 Les peintures murales.

Lors de la restauration de l’église entre 2011 et 2014, différentes strates de peintures murales ont été découvertes sur le mur nord de la nef. Celles-ci n’ont pas été entièrement dégagées et seuls trois fragments importants ont été conservés et restaurés. Ils se composent de deux panneaux avec notamment deux personnages monstrueux dans le sondage situé à l’Est. Des faux appareillages de pierres semblent avoir recouvert certains décors. L’une des baies romanes comporte également des décors végétaux et géométriques.

Ces décors peints n’ont pas encore été étudiés par un spécialiste. Il est donc pour le moment difficile de les interpréter et de les dater finement. Néanmoins, par comparaison avec d’autres peintures d’églises découvertes plus anciennement ou mieux étudiées telles que celles de Saint-Philbert-sur-Risle ou de Sainte-Marguerite-en-Ouche (Commune de Mesnil-en-Ouche), on peut émettre l’hypothèse que ces décors peuvent remonter à la fin du Moyen-Age, entre le XIIIe et le XVe siècle.

Vue d’ensemble des peintures murales.


   Sondage situé à l’Est du mur nord de la nef. Deux personnages monstrueux sont visibles.
Ces motifs semblent avoir été recouverts par un décor de faux appareillages de pierre.

   Détail du sondage situé à l’Est du mur nord de la nef. Superposition de décor : 
personnage monstrueux recouvert d’un enduit décoré de faux appareillage.


 Décors géométriques et de végétaux sur la baie romane Est du mur nord de la nef.

Conclusion.

Ces premières remarques sur l’étude archéologique et historique de l’église de la Sainte-Trinité à la Trinité de Thouberville mériteraient d’être approfondies.

Dans l’état actuel de nos connaissances, nous pouvons affirmer que cet édifice comprend deux phases romanes dont la plus ancienne remonte entre la seconde moitié du Xe siècle et le milieu du XIe siècle.  Une datation au radiocarbone d’éventuels éléments de bois ou de charbons de bois prélevés dans les mortiers permettrait d’apporter une chronologie plus fine de l’époque de construction des parties les plus anciennes de ce bâtiment cultuel.

Par ailleurs, une étude scientifique des décors peints pourrait s’avérer intéressante et enrichissante dans la connaissance de la peinture murale médiévale qui est encore peu connue dans le Département de l’Eure du fait de sa rareté.


Nicolas Wasylyszyn
Ingénieur du Patrimoine
Unité Départementale de l’Architecture et du Patrimoine de l’Eure (DRAC de Normandie)
Membre associé du Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales
UMR 6273 (CNRS/Université de Caen Normandie).

2 commentaires:

  1. Très intéressant, merci. J'aurais aimé quelques mots sur la toiture qui ressemble à des cernes d'arbres: effet d'optique?

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  2. Excellent, content de voir cet article sur l'église de mon village.

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